Yoga: mythes et réalité – article en français – Juin 2014 (magazine de l’AFS) –

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La pratique du yoga est devenue très en vogue, mais le yoga est souvent mal compris ou résumé à peu de choses. On dit parfois que le yoga est plus célèbre que connu. Tara Michael, grande experte en la matière, écrivait récemment : « N’importe qui, pourvu qu’il soit doué de souplesse physique, d’énergie et d’un peu de bagout, peut s’improviser en six mois professeur de yoga, et le yoga de consommation courante auquel on aboutit n’est rien d’autre qu’une gymnastique de bonne santé. »

Il est évident qu’au delà des exercices physiques, le yoga est une discipline profonde et complexe. Aurait-il pu traverser les siècles s’il se résumait à une simple gymnastique?

Un peu d’histoire

Avant d’aller plus loin, il faut présenter le Yoga comme un système de pensée qui remonte à plusieurs millénaires. Il est fondé sur une métaphysique, le Samkhya, lui-même un système philosophique antérieur à la plupart des autres philosophies Indiennes. Les sages de l’Inde ancienne en vinrent tous à se poser la même question: Comment se libérer des souffrances auxquelles nous sommes soumis?

Au fil des siècles, plusieurs écoles de pensée ont émergé pour tenter de répondre à cette question. On les appelle des darshana ou « points de vue ». Il est probable que certains « points de vue » avaient cours simultanément, donnant lieu à de vifs débats débouchant parfois sur une nouvelle manière de voir les choses, en réponse à une question laissée en suspens par la thèse antérieure. Le yoga a donc trouvé sa place dans le panthéon des systèmes de pensée de l’Inde ancienne, mais il est impossible de donner des dates précises quant à son émergence et sa propagation. Un certain nombre de traces archéologiques montrent qu’à l’époque de la civilisation de la vallée de l’Indus (environ 2500 ans avant notre ère), le yoga était déjà présent en tant que pratique et courant de pensée.

Dans l’ensemble, on peut considérer le Yoga comme un système moins théorique que la philosophie Samkhya. Il a formulé des enseignements accompagnés de techniques spécifiques dont certaines étaient gardées secrètes par les sages qui les avaient reçues d’un maitre, qui les avait lui-même reçues d’un autre maitre, et ainsi de suite. C’est grâce à ce système de lignée que l’enseignement a pu continuer à se transmettre, essentiellement de façon orale, jusqu’à une période relativement récente.

A cette époque les maitres ne transmettaient les enseignements les plus précieux qu’à quelques élèves soigneusement choisis. Parfois un professeur n’accueillait qu’un seul disciple ou s’abstenait tout bonnement de transmettre son savoir s’il n’avait pas rencontré le « bon » élève.

Et les exercices de yoga, dans tout ca ?

Dans le yoga, la pratique posturale s’appelle âsana, mot qui signifie à la fois une position, une assise, et une attitude de l’ensemble de la personne ; âsana contient aussi l’idée de fermeté dans le confort. On a parfois comparé le yoga à un iceberg dont on ne voit qu’une part infime, la masse demeurant submergée. Les âsana constituent la partie visible de cet iceberg, environ cinq pour cent de l’ensemble. Même si la posture est un outil efficace, ce n’est qu’une technique de yoga parmi d’autres, et les élèves curieux trouveront avec l’aide de leur professeur toute une panoplie d’autres moyens disponibles.

Dans le yoga, la pratique des postures ne constitue pas un but en soi. Traditionnellement, elle ne sert qu’a préparer le corps à la position assise pour pouvoir y rester un certain temps et amener toute son attention sur des techniques plus subtiles comme dans un premier temps les contrôles respiratoires, qui servent eux-mêmes un but encore plus subtil : le travail sur la force vitale ou énergie intérieure, que l’on appelle prâna. Au fur et à mesure que l’attention s’affine, le yogi développe l’aptitude à l’intériorisation, aptitude qui va lui permettre de franchir plusieurs étapes dans la maitrise de lui-même et de ses fonctions sensorielles. Cette maitrise se fera entre autres par la pratique de techniques méditatives de plus en plus raffinées. Elle culmine en la révélation du Soi profond, autrement dit l’âme, que l’on nomme aussi Conscience Lumineuse.

Commencez par… commencer

La pratique des postures fait donc partie, (avec les disciplines relationnelles – yama, et personnelles – niyama) des techniques de départ. Tout cela prépare le terrain pour un travail plus approfondi qui peut nous conduire à cette relation intime avec le Soi profond. Même si la pratique des postures n’est souvent que le point de départ de la démarche du yoga, il ne faut pas pour autant penser qu’elle se fait de façon mécanique ou standardisée. Aucun pratiquant, même après plusieurs décennies de pratique, ne mettra les postures de côté en se disant : « Voilà, c’est fait, je n’ai plus rien à apprendre ». La pratique d’âsana n’est jamais obsolète. Elle s’adapte à nos circonstances personnelles, évolue et s’ajuste à chaque étape de la vie.

Le yoga est un système complet de maintien ou de recouvrement de la santé. Selon le professeur T. Krishnamacharya (1888 – 1989), grand maître de yoga du XXe siècle, c’est la pratique du yoga qui doit être adaptée à chaque individu et non pas le contraire. La personnalisation en cours individuel et la relation entre l’élève et l’enseignant sont les piliers de la pratique.

Quoi qu’on en dise, le yoga reste avant tout une expérience, même s’il est fondé sur une philosophie. On aura bien compris que la démarche commence par la pratique et continue au travers de la pratique. Les textes classiques sont presque tous des témoignages d’expériences vécues par les anciens yogis, comme le Yoga-Sûtra de Patañjali (premier texte synthétisant l’enseignement du yoga, aux alentours de 200 av. J.-C.). à maintes reprises dans ce texte on remarque l’accent mis sur l’action purificatrice du yoga, dont le but, grâce à l’usage judicieux de diverses techniques, est d’éliminer concrètement et symboliquement les impuretés accumulées en soi.

N’oublions pas que le problème fondamental est de trouver des solutions à la souffrance. Le yoga reconnaît l’existence de la douleur comme une réalité: si j’ai mal au genou, ce n’est pas une illusion. Si je perds un être cher, ma peine est réelle et m’affecte. Bien entendu la pratique du yoga ne prétend pas supprimer toutes les douleurs ni ce qui les provoque : on ne peut éviter ni la mort, ni la maladie, ni la vieillesse. Mais le yoga nous donne les moyens d’y remédier, d’alléger la douleur, et de la gérer. Dans le cas d’une maladie héréditaire par exemple, il est possible de la retarder, d’en atténuer les effets, ou de mieux supporter certaines manifestations chroniques. Le yoga est fondamentalement réaliste, mais toujours optimiste.

Nettoyage de printemps

Dans le Yoga-Sûtra de Patañjali, le yoga est avant tout défini comme une mise en harmonie et une canalisation de pensées souvent chaotiques. Tout comme l’œil est l’organe de la vision, le mental est l’organe de la pensée. Sa fonction est de saisir, d’assimiler et d’ordonner nos expériences, et puis de les ranger sur les étagères de la mémoire jusqu’à ce qu’on en ait besoin. Il est donc important que la pensée soit un outil bien « huilé ». Un peu comme un athlète qui entraîne un membre à une activité bien précise ou privilégie le développement de certains muscles, le pratiquant cherche à entretenir ses facultés psychiques pour qu’elles remplissent au mieux leur fonction de refléter le monde tel qu’il est. Ainsi, la clarification du mental est la première étape vers la libération (moksha, ou kaivalya). L’état de clarté, de fluidité, d’équilibre (appelé sattva) est un résultat de la pratique. L’objectif du yoga est double : clarifier le mental en tant qu’outil de perception, et révéler l’âme, le Soi profond. Un travail de longue haleine, un chemin pas toujours facile à parcourir!

Ce travail de nettoyage et de purification se fait à tous les niveaux. C’est pour cela que la pureté est la première des cinq disciplines personnelles citées par Patañjali dans le système du yoga en huit parties (ashtânga-yoga). Si le corps était une voiture, la Conscience lumineuse en serait le conducteur. L’un ne peut pas avancer sans l’autre. La Conscience lumineuse n’est pas sujette aux aléas de la mécanique du corps, mais elle a besoin des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, du mental pour saisir les choses: le corps est son véhicule. Il va de soi que si le « contenant » est en mauvaise santé, celui-ci devient incapable de soutenir le « contenu » dans sa démarche. La maladie est d’ailleurs le premier obstacle mentionné par Patañjali sur le chemin du yoga, même si elle peut parfois déclencher une prise de conscience.

Le travail sur soi passe non seulement par la pratique d’exercices physiques (âsana), mais aussi par l’application simultanée de tous les axiomes du fameux yoga en huit parties cité plus haut (ashtânga-yoga), dont entre autres le contrôle des flux respiratoires (prânâyâma), mais aussi certaines règles de vie (les niyama, disciplines personnelles) et une alimentation appropriée. On est amené à se poser les questions suivantes : quels sont les aliments qui me conviennent? Qui me sont nuisibles ? De même, éviter les lieux, les actions, les paroles, les personnes qui ont une mauvaise influence sur soi, tout cela constitue déjà une purification… Mais il ne faut pas pour autant tomber dans l’excès, car l’obsession peut entraîner la frustration, comme par exemple si je m’astreins à un régime alimentaire qui ne me convient pas. Ici comme dans tout, le principe qui prévaut, c’est l’effort dans le confort.

La respiration tient un rôle très important. Il est dit que le souffle est la manifestation de prâna (la force de vie), c’est à dire que la respiration est un lien entre la couche profonde de l’être et son enveloppe matérielle qu’est le corps. Le souffle est le baromètre de l’état d’esprit. Observez votre respiration dans un moment de stress : elle raccourcit, s’arrête, ou devient saccadée. En général une expiration longue et régulière agit en sens inverse ; elle favorise le relâchement des tensions. Ce sont là les premiers tenants du travail respiratoire.

Nous avons fait allusion plus haut au besoin d’allègement: déposer ses soucis, craintes, anticipations, angoisses ou incertitudes, écarter les tendances négatives, tout cela constitue un effort qui est déjà un yoga. S’éloigner des tentations qui peuvent nous distraire sur le chemin vers le tapis de yoga est déjà une amorce de la pratique: j’éteins l’ordinateur, je débranche mon téléphone, je résiste à l’envie de boire un café. Il ne s’agit pas de me culpabiliser en me disant que ces choses sont mauvaises, mais simplement de les remettre à plus tard. Vyâsa, grand commentateur des Yoga-Sûtra, appelle ceci « vi-yoga », ce qui veut dire séparation, dissociation. Cette séparation d’avec les obstacles est un prélude nécessaire à l’harmonie en soi et en Soi qu’est le yoga.

Agir, réfléchir, et lâcher prise

La démarche qui nous guide dans cette entreprise est une attitude d’ensemble qu’on appelle kriyâ-yoga : le yoga de l’action quotidienne. A l’image d’un trépied qui a besoin de trois appuis égaux pour rester stable, on s’engage dans trois principes qui se résument en trois mots : action, réflexion, abandon.

Tout part de l’action : pratiquer le yoga, mais aussi manger, respirer, s’exprimer avec justesse, choisir de faire ou de ne pas faire… Comme le dit Krishna dans la Bhagavad-Gîtâ, l’inaction n’existe pas, car même si je décide de ne rien faire, ce choix est déjà un acte. Il est donc important que nous agissions en pleine conscience des conséquences (immédiates ou à venir) de nos actes. Me connaître, savoir où je suis et dans quelle direction je vais, résulte d’une enquête minutieuse. L’étude et la récitation des textes peuvent nous soutenir dans cette démarche. Mais malgré nos efforts dans l’action, malgré la réflexion qui accompagne ces efforts, il y a des limites : certains facteurs m’échappent, je ne peux pas tout contrôler.  Le yoga décrit cela comme « tout ce que je remets entre les mains d’une force supérieure ». Cette triple attitude va bien au delà de la pratique ponctuelle du yoga puisqu’on s’y emploie aussi dans la plupart de nos actes. C’est donc pour cela qu’elle est définie comme un « yoga de l’action quotidienne ».

Il va sans dire que le détachement vis-à-vis des fruits de nos actes n’est jamais facile. Mais on peut tout de même en faire un objectif ou une direction, car même si personne n’est capable de le faire en tous temps et en toutes circonstances, tout le monde peut bénéficier d’un tant soit peu de lâcher prise. Un attachement excessif aux résultats des actions contribue à produire des tensions, un poids ou une amertume, surtout si les résultats ne sont pas ceux que l’on escomptait.

Le cœur du yoga

Quelques mots maintenant sur la méditation. Ceux qui la pratiquent diront presque toujours: « Je pratique la méditation ». Ils diront plus rarement : « Je pratique le yoga ».

Dans le grand public le mot « yoga » est devenu synonyme de « postures » et la méditation est perçue comme une discipline différente de ce « yoga » compris exclusivement comme une gymnastique. Quel malentendu! Les trois dernières parties du yoga aux huit membres (ashtânga-yoga) sont appelés les « organes internes » du yoga, à savoir la concentration, la méditation, et l’absorption complète sur l’objet de méditation, dernière étape avant la libération. Il est donc incorrect de considérer la méditation comme étant séparée du yoga. Elle en est partie intégrante, elle en constitue même le cœur.

Comment méditer ? Un certain nombre de techniques méditatives se sont popularisées au cours des dernières années. La presse en vante les bénéfices et des firmes comme Google l’ont intégrée à la journée de travail, à tel point que toute réunion débute désormais avec quelques minutes de méditation…

Néanmoins, méditer est généralement perçu comme difficile. Il est fréquent d’entendre dire : « Moi, je ne peux pas méditer car je suis incapable de vider mon esprit. » Il ya là un autre malentendu qui perdure: « Pour méditer, il faut faire le vide. » Cette idée n’est pas tout à fait juste.

Tout chemin de méditation doit se faire avec patience et en plusieurs étapes. La phase préliminaire consiste à apaiser le mental à l’aide de certaines techniques qui vont calmer le flux de la pensée. Comme le dit TKV Desikachar, fils du professeur Krishnamacharya : « Il faut être prêt ». On dirige ensuite son attention vers un objet qu’on aura choisi avec précaution. Si je choisis une fleur, je me concentre sur la fleur, même si au début il y a des distractions, bruits ou autres stimulations visuelles qui captent mon attention de temps à autres. Petit à petit, j’arrive quand même à me concentrer un instant sur la fleur, et plus je m’exerce dans ce sens, plus j’arrive à demeurer fixé sur elle. Peut-être qu’au bout de quelques temps je parviendrai à rester concentré sur cette fleur pendant quelques secondes.

Si ces quelques secondes se prolongent jusqu’à quelques minutes, il arrivera un moment où il se produira autre chose : une connexion, un échange dans les deux sens, un passage vers une relation plus intime, plus étroite. On est alors dans le domaine de la méditation. Mais ici encore je dois travailler pour maintenir ce lien et l’approfondir, jusqu’au moment où l’objet et le méditant « font un ». C’est un état impossible à décrire, même aux dires des yogis les plus éminents. On se contente de dire que c’est un « autre état » dans lequel l’esprit est non pas vide mais au contraire « rempli » par l’objet qu’on a choisi.

Justement, Patañjali nous dit que le choix de l’objet de méditation est important. Le méditant doit avoir une association positive avec l’objet qui doit revêtir des qualités bénéfiques puisque celles-ci seront absorbées. Par exemple si on ressent le besoin de s’alléger d’un souci ou d’une émotion particulière, on peut diriger son attention sur l’eau, la lune, le soleil, un paysage, une fleur, ou encore une personne dont une qualité nous inspire. Le yoga laisse une grande liberté de choix. Dans le premier chapitre des Yoga-Sûtra, un certain nombre d’objets de méditation sont suggérés, mais après en avoir énuméré quelques-uns, Patañjali conclut en disant : « Ou alors on peut méditer sur l’objet de son choix ».

Il est vrai que souvent un tel choix peut être intimidant pour l’élève. Il est peut-être plus facile qu’un professeur nous dise: « Méditez sur la lumière de la bougie ». Ici comme ailleurs, le yoga nous renvoie face à nous-mêmes. Chaque chemin est un chemin individuel, et donc chaque enseignement est un enseignement individualisé. Encore une fois, on l’aura compris, les conseils d’un professeur compétent sont indispensables, ils peuvent faire la différence entre l’errance et la clairvoyance d’un chemin maitrisé.

On voit donc qu’une pratique de yoga bien comprise dépasse une gymnastique de bonne santé. Au risque de sembler un peu lyrique, je dirais même: « Le yoga, c’est la vie », car tout ce que l’on fait pour avancer sur le chemin du yoga nous emmène un peu plus loin dans la relation avec soi-même et dans l’harmonie avec son être.

La respiration et le contrôle de l’énergie intérieure, la visualisation sur des objets appropriés, les sons, le chant, la concentration et la progression dans la méditation, l’étude de soi, l’étude des textes, la réflexion personnelle, l’observation de certaines valeurs et de certaines attitudes au quotidien, tout cela forme une partie intégrante des moyens que nous propose le yoga. Ils aident à s’alléger petit à petit, à se purifier au sens propre comme au sens figuré.

Valérie Fimat-Faneco

Résidente à Singapour depuis dix ans, Valérie est engagée dans le yoga depuis vingt ans. Elle enseigne dans la lignée de T Krishnamacharya et son fils TKV Desikachar (Madras, Inde), auprès duquel elle étudie régulièrement depuis de longues années.